Le vent des Îles - partie 2

Dernière mise à jour : avr. 26

DANS L’OEIL

Valérie


Toute la soirée, Alex m’a rassurée. Il suivait l’évolution de Dorian sur son ordinateur avec l’application Ventusky. Ça nous donnait un portrait très détaillé de la vitesse des vents et de la progression de l’ouragan. Vers huit heures, l’œil se trouvait au-dessus de la Nouvelle-Écosse et malheureusement il n’y avait plus aucun doute : il se dirigeait tout droit sur nous.



Le vent soufflait fort, mais le pire, c’était les rafales qui fouettaient la roulotte et la brassait de tous les côtés. À chaque fois, je sursautais. J’avais l’impression que la Airstream allait se soulever et rouler sur le côté. Alex me répétait que tout allait bien aller, qu’il n’y avait pas de danger.


Par une extraordinaire chance, notre roulotte était positionnée exactement dans l’axe du vent. Les grosses rafales atteignaient 120 ou 125 km / heure, alors c’était comme si on avançait sur l’autoroute.



Mais quand même, ça brassait. Pendant des heures et des heures, le vent a rugi autour de nous, projetant la pluie dans nos fenêtres. Les gouttes d’eau s’écrasaient bruyamment sur la vitre, comme si c’était du grésil. Ça devenait inquiétant à la longue. Plus l’heure avançait, moins c’était drôle.


Sur le camping, on n’avait pas de voisins sauf une toute petite roulotte installée directement face au vent au bas de la pente. Au milieu de la soirée, on a vu une dame en sortir et courir se réfugier à l’auberge.


Vers neuf heures, Alex a fait un Facebook Live avec nos abonnés (pour le regarder, cliquez ici). Je l’entendais décrire notre situation avec son calme habituel : « On sent un bon courant de vent, on sent qu’il y a de l’eau, on l’entend fouetter la Airstream et quand il y a des rafales, ça brasse un p’tit peu ».


Un petit peu… pas mal. Et les plus gros vents étaient encore devant nous ! L’œil n’allait passer au-dessus de nos têtes qu’au milieu de la nuit.


J’ai texté maman. Elle s’en faisait beaucoup. J’ai essayé de la rassurer en lui répétant qu’on était à deux pas de l’auberge et, qu’au pire, on irait s’y réfugier.


Un peu plus tôt, une amie originaire des îles m’avait envoyé quelques mots d’encouragement : « Vous allez connaître le pire des îles, les tempêtes, les vents, mais vous allez aussi connaître la vraie valeur des gens parce qu’après, l’entraide est fois mille, c’est une autre richesse des îles ».


Vers onze heures, les rafales ont atteint leur pic et l’ile de Grande-Entrée a perdu l’électricité. Les lumières de l’auberge se sont éteintes d’un coup. Dehors, il ne restait plus que les deux points rouges d’une tour de télécommunication un peu plus loin. Ils clignotaient sur une toile complètement noire. Noire, noire, noire.


À l’intérieur de la roulotte, c’était comme si de rien n’était. On avait l’énergie de nos batteries et l’internet fonctionnait. J’étais partagée entre l’effet sécurisant de notre cocon et le cauchemar de la tempête, à l’extérieur. Et la noirceur alimentait mon imagination. J’anticipais, je me faisais mille scénarios. En bas de la butte, il y avait la route et, derrière, c’était l’eau. Dans ma tête, je nous imaginais être renversés par le vent et débouler la pente jusqu’à l’eau. À un moment donné, un véhicule est passé et je n’ai pas pu m’empêcher de m’inquiéter : est-ce que quelqu’un était en détresse quelque part ?



Quand je repense à cette soirée, c’est ce qui me revient : l’effet angoissant de la nuit. Si Dorian était arrivé en plein jour, je n’aurais probablement pas eu si peur. On aurait eu un certain contrôle, on aurait pu analyser la situation. Mais dans le noir, on ne se rend pas compte de ce qui se passe autour de nous. Des branches peuvent tomber, des objets peuvent voler dans les airs et nous percuter. J’étais constamment sur le qui-vive, les nerfs à vif.



Vers minuit, je me suis étendue sur la banquette. Alex était encore à l’ordinateur pour suivre l’évolution des vents: « Okay, on vient de vivre les pires rafales à 130 km à l’heure et tout se passe bien. Ils n’annoncent pas plus haut. » Le vent sifflait affreusement dans les conduits de ventilation, les trappes et les couvercles vibraient, comme si tout allait arracher. J’ai fermé et rouvert les yeux pendant une heure, alertée par chaque rafale, jusqu’à ce qu’Alex m’annonce qu’il allait se coucher : « S’il arrive quelque chose, on se lève, on sort et tant pis. C’est juste du matériel. Allez, viens dormir un peu ».


On s’est allongés dans nos draps tout habillés. Le vent diminuait graduellement. Au milieu de la nuit, les rafales se sont espacées, puis, à un moment donné, je ne les ai plus entendues. Il n’y avait qu’un vent faible et constant. On était dans l’œil. Enfin.


Alex dormait depuis qu’il avait posé la tête sur l’oreiller. Je l’ai suivi dans le sommeil, apaisée de me savoir dans l’œil silencieux de l’ouragan jusqu’au matin. Je savais que la tempête reprendrait son souffle, bien sûr. Mais cette fois, ce serait à la lumière du jour. Je me disais que Dorian pourra cracher ses pires vents et toutes les bourrasques qu’il voudra, on l’affrontera avec nos yeux grands ouverts sur lui.



LES ÎLES AUX TRÉSORS

Alexandre


Vers cinq heures du matin, c’était reparti dans l’autre direction. Les vents m’ont réveillé et je n’ai pas été capable de me rendormir. Je me suis levé. Le jour avant l’arrivée de Dorian, j’avais contacté une recherchiste de l’émission Salut Bonjour! pour lui dire qu’on était aux îles et que j’étais disponible s’ils avaient besoin d’avoir des témoins de la situation « en direct ». Elle m’avait envoyé un message durant la nuit. J’avais rendez-vous avec l’animatrice sur les ondes via Skype à 6h30. Ça m’a occupé l’esprit et changé les idées. Dehors, la tempête se déchaînait. Tellement que je n’avais même pas osé sortir les chiens. Les rafales étaient si puissantes, j’avais peur que la porte arrache en l’ouvrant.


Vers huit ou neuf heures, j’ai fait un autre Facebook Live avec nos abonnés. Vale s’est levée un peu après. Les vents arrivaient de l’arrière de la roulotte, mais avec un angle, alors il y avait encore beaucoup de secousses. Malgré tout, je trouvais ma blonde beaucoup plus sereine que la nuit d’avant.


Au début de l’après-midi, Dorian a enfin commencé à s’essouffler. Je suis sorti inspecter l’extérieur de la roulotte. On n’avait aucun dommage. La Airstream avait été à la hauteur. Mais une petite voix me disait qu’on avait été chanceux. Notre position dans l’axe précis des vents de la première moitié de l’ouragan nous avait probablement évité le pire.


Ailleurs sur l’île, il n’y avait pas eu de gros dégâts non plus, sauf l’érosion des falaises, qui gruge de plus en plus de terrain à chaque tempête. Quelques maisons inondées, des bateaux emboîtés les uns dans les autres ou « assis » sur le quai tellement l’eau avait monté.


J’ai marché jusqu’à l’auberge pour voir comment ça s’était passé pour eux. Ils n’avaient pas retrouvé l’électricité, mais tout le monde avait l’air en pleine forme… ou presque. Ils étaient « lendemain de veille » parce qu’ils avaient fait le party toute la soirée!


Ça m’a montré à quel point ils ont l’habitude des grands vents et des tempêtes. Pour eux, ça fait simplement partie de la vie. Je me sentais comme un « touriste-un-peu-niaiseux » avec mes inquiétudes et ma face de nuit blanche. À l’intérieur de moi, je les admirais, ces Madelinots.